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Les contraintes de la préparation physique en Amérique du Nord

MONTRÉAL – Vous êtes en France, et vous parlez de préparation physique devant un public de connaisseurs.

Le médecin du FC Barcelone est là, tout comme les préparateurs physiques de l’AS Roma, du Standard de Liège et de l’AS Monaco, entre autres clubs. Des universitaires et des chercheurs remplissent les autres sièges devant vous, le préparateur physique employé d’un club de MLS. Vous voulez les convaincre que votre travail, en Amérique du Nord, suppose des contraintes qu’ils ne soupçonnent pas.

Voilà comment Yoann Damet s’y est pris :

« L’exemple que je leur ai donné était tout simple : imaginez que vous, avec vos équipes professionnelles, chaque match à l’extérieur, vous venez le jouer à Montréal et vous revenez en France pour jouer les matchs à domicile. »

L’image était un peu tirée par les cheveux, puisqu’un aller-retour Montréal-Paris est de 5500 kilomètres, mais Damet, préparateur physique adjoint à l’Académie de l’Impact et entraîneur des U12 du club, comprend les deux réalités. Né à Marseille, il a entraîné des équipes de jeunes en sixième, quatrième et deuxième divisions françaises avant de rejoindre l’Impact, en février 2014.

Le président de l’Association des préparateurs physiques du football professionnel, Sébastien Lopez Guia, du GFC Ajaccio, a déjà travaillé avec un ancien collègue de Damet, du temps où il était entraîneur chez les jeunes de Dijon, en Ligue 2. C’est ainsi qu’il a entendu parler de Damet, qui a accepté avec plaisir une invitation à se rendre à Paris, le 4 septembre, pour y offrir un point de comparaison entre les déplacements des clubs et académies de MLS et ceux de leurs équivalents français.

Damet, à l’Académie, prépare les jeunes pour les matchs de l’U.S. Soccer Development Academy. Ils voyageront parfois pendant huit heures en autocar pour jouer deux matchs en deux jours. Afin d’offrir le point de vue de la première équipe, il a interrogé son préparateur physique, Paolo Pacione, qui doit préparer ses joueurs à de plus longs voyages – qui sont toutefois effectués par les airs.

Dans les deux cas, le personnel technique ne peut planifier sa semaine d’entraînement qu’une fois le moment du déplacement connu. La plupart des clubs européens, au contraire, planifient leur semaine d’entraînement en fonction de ce qu’ils veulent bien travailler, à moins qu’une compétition continentale allonge leurs déplacements autrement assez courts.

« Dans les faits, je regarde le calendrier de toute l’année, et je me pose des questions : allons-nous voyager telle ou telle date? Quels jours seront des congés? Puis, on se demande comment les semaines vont s’enchaîner – les semaines plus chargées, les semaines plus légères, explique Pacione en entrevue. Quand abattra-t-on le meilleur boulot? Quand se sentira-t-on le mieux? Quand se sentira-t-on le moins bien? Et on façonne l’horaire en fonction de ça. »

Lorsque les joueurs voyagent d’une côte à l’autre, leurs corps réagissent bel et bien au décalage horaire. La charge induite par la fatigue augmente. Ces trois dernières années, Pacione a vu plusieurs Européens – les Di Vaio, Nesta et autres Drogba – tenter de s’adapter aux déplacements en MLS. Selon lui, une journée de déplacement est « comme une séance d’entraînement en soi ».

« Dans les autres sports nord-américains comme la NBA ou le baseball majeur, on voyage beaucoup, ajoute Pacione. Il est bien plus facile d’utiliser les procédures. On peut apprendre beaucoup de cela. Il y a eu un superbe article, pendant les séries de la NBA, sur ce que LeBron James fait entre les matchs, quand il voyage d’un océan à l’autre. Nous aimerions faire beaucoup de ces choses-là, mais c’est difficile sans vol nolisé. »

Les vols commerciaux sont un milieu de récupération épouvantable pour des athlètes. Il est vrai qu’ils peuvent toujours porter des vêtements de compression pour relâcher les muscles. Mais ils sont entourés de voyageurs d’affaires et de loisirs. S’il est malavisé de se lever pour s’étirer, il est impensable d’avoir recours à des méthodes modernes comme les bottes de récupération, dont la pression intermittente favorise la circulation sanguine.

Il est donc crucial de prévoir un vol de retour qui permet du repos de qualité – les joueurs veulent évidemment revenir au bercail le plus tôt possible, mais le faire immédiatement après un match n’est pas toujours la meilleure option. Si l’équipe peut se le permettre, elle fera un décrassage avant le retour.

Et ce n’est là que ce qui se produit après le match.

« Une séance forte la veille d’un déplacement va avoir une incidence sur la charge subie par les joueurs à la fin de la semaine, souligne Damet. Donc, est-ce qu’on fait une séance forte avant de voyager? Est-ce qu’on fait une séance plus faible avant de voyager pour faire une séance forte quand on arrive là-bas? Ces questions se posent en amont pour préparer un déplacement de ce genre. »

Il faut aussi dompter le décalage horaire. Selon Pacione, ses joueurs s’y adaptent en une journée et demie à l’aide d’un plan bien défini – arrivée tardive à destination, repas, puis au lit dès que possible.

Mais ce n’est là que le point de vue d’une équipe de l’Est. Les clubs de l’Ouest qui se préparent pour un match dans l’Est, affirme Pacione, peuvent « se réveiller à leur heure habituelle – disons huit heures, donc 11 heures ici, et le match n’a pas lieu avant sept heures ou plus encore. »

Cela dit, les Montréalais suivent parfois l’exemple de l’Ouest. Lors d’un voyage à San Jose, en mai 2013, Pacione a insisté pour que les joueurs suivent leur horloge interne, comme s’ils vivaient encore à l’heure de l’Est. À 13 heures, heure locale, le jour du match, l’Impact a mérité son point à Buck Shaw. L’équipe s’est ensuite rendue à New York, où elle devait y affronter les Red Bulls le mercredi suivant. Les joueurs n’avaient alors pas besoin de s’adapter à leur « nouveau » fuseau horaire – ils ont cependant perdu 2-1.

Mais on peut retirer des avantages de toute cette folie. Les jeunes qui connaissent ces déplacements, avance Damet, sont mieux outillés pour gérer leurs habitudes de sommeil et d’alimentation, leur hydratation et leur récupération, par exemple.

« Leur corps ne s’ajuste pas [au rythme des déplacements chez les professionnels], mais ça fait partie de leur éducation, explique-t-il. Pour les jeunes, le fait d’y être confrontés assez tôt, ça fera qu’ils sont éduqués à toutes ces contraintes, et ils sont mieux préparés à prendre soin d’eux-mêmes et à se préparer eux-mêmes à la compétition. »

Et chez les pros, on peut possiblement en retirer un avantage concurrentiel. Les équipes participantes à la Coupe du monde de la FIFA 2014 ont dû parcourir des milliers de kilomètres – les États-Unis tout particulièrement. Et pourtant, les États-Unis, avec leurs 10 joueurs de MLS et leur expérience en CONCACAF, ont négocié ces contraintes assez aisément.

« On s’y habitue certainement, avance Pacione. Mais l’état mental y est pour beaucoup. Si, dans ta tête, ce n’est pas un problème, ce ne sera pas un problème. Si, dans ta tête, c’en est un, ça favorise le stress. »

Plus que la simple préparation physique, ce sont tous les aspects de l’athlète qui lui permettent de gérer les distances et d’optimiser son rendement. Cela tombe bien, puisque Damet a eu d’intéressantes discussions sur la mesure et le développement des habiletés cognitives à Paris. Peu de clubs, selon Damet, étudient les habiletés cognitives de leurs joueurs. Mais l’Olympique Lyonnais le fait, et Damet a pu en discuter avec leur représentant à Paris.

« Mais on ne peut pas trop en parler, tempère-t-il. C’est un sujet sensible! »

Ce qui se passe à Paris reste à Paris, donc.

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