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Comme dans le temps

MONTRÉAL -- C’est la 26e minute, et un joueur s’installe devant le virage sud du BMO Field pour y prendre un corner. Il ne porte pas le rouge TFC. Il est donc bombardé de guirlandes et d’objets de toutes sortes – il y a peut-être même certains liquides à travers tout ça.

Nous sommes en 2008. Le 22 juillet 2008 pour être exact. Circulez, il n’y a rien à voir.

Le ballon vole vers la surface de réparation, et il est redirigé dans le filet. Le match est maintenant égal. Il reste une heure au match. Rien de grave pour TFC, n’est-ce pas?

Pas du tout.

Ce joueur couvert de guirlandes, c’est Joey Gjertsen, vêtu d’un uniforme blanc. Celui de l’Impact. À 1-1, les grands rivaux des Torontois sont champions du Canada.

« Je ne sais pas combien de buts ont été marqués sur des corners sous les guirlandes, mais c’était vraiment amusant, se rappelle Gjertsen en entrevue téléphonique à MLSsoccer.com. Roberto Brown a marqué de la tête, et je me rappelle… (Il rit.) Je me rappelle avoir relevé la tête, une fois qu’on a cessé de lancer des guirlandes et que je m’en suis extirpé, et mon regard a croisé un mur de doigts d’honneur. C’était vraiment drôle. »

Avec les mauvais résultats en MLS et le début imminent de la Ligue des champions de la CONCACAF, les partisans montréalais chérissent ces souvenirs de Championnat canadien. Leur équipe a remporté les deux dernières éditions du tournoi et éliminé chaque fois le TFC, qui est justement en ville ce samedi.

BILLETS

Montréalais et Torontois se sont partagé les honneurs de leurs rencontres en MLS (2-2-2 ces deux dernières années), mais avant la MLS, il n’y avait que le Championnat canadien, et presque chaque match semblait crucial. Et le dernier match de ce qui était alors un tournoi à la ronde? La tension était insupportable.

« Un match nul n’a jamais autant eu l’air d’une victoire que ce jour-là, car nous étions assurément les négligés et nous n’avions besoin que d’un match nul pour gagner le tournoi, » mentionne Gjertsen.

Une impression semblable s’était répandue à Toronto : tout ce qu’il fallait pour gagner le tournoi, c’était une victoire. Tout ce qu’il fallait.

« Les gens pensaient que le nom et la marque TFC domineraient la pugnace équipe de deuxième division, qu’un moment de brillance, bien que rares à l’époque, les verraient éliminer un adversaire bigarré », croit James Grossi, collaborateur à Canadian Soccer News et à Waking the Red. Il était au BMO Field ce soir-là.

« Mais les Montréalais ont eu beaucoup de cran dans cette compétition, souligne Grossi. Ils ont refusé d’abandonner. Ils affichaient une combativité et une ténacité véritables que nous ne pouvions pas apprécier, mais que nous devions admirer. »

L’Impact a trouvé le moyen de protéger le résultat nul malgré les attaques répétées du TFC, un tir sur le cadre, un autre dégagé sur la ligne et cinq interminables minutes d’arrêts de jeu.

« Nous avons pu célébrer un peu sur le terrain, rappelle Gjertsen. C’était plutôt amusant. »

À moins d’être Torontois, évidemment.

« La plupart des partisans ont rapidement quitté le stade pour vaquer à leurs occupations, mais certains, qui comprenaient le sérieux de ce moment, tenaient vraiment à le subir, à s’en souvenir, tout en se jurant que ça ne se reproduirait plus », explique Grossi.

Gjertsen est resté au Canada quatre ans, dont deux ans et demi à Montréal. Il a pu saisir ce que cette rivalité, qu’il voit comme « l’une des meilleures en MLS », voulait dire pour les partisans montréalais auxquels il avait présenté la Coupe des Voyageurs en 2008.

« Ce sont des villes qui – je ne sais pas si on peut dire qu’elles se haïssent, mais il y a quelque chose de plus, avance Gjertsen. Ce sont deux provinces, c’est un gros conflit national que vous avez là-bas. »

« Qu’importe qui a gagné, soutient Grossi. Le tournoi a gagné le cœur des supporters des clubs du pays. On peut distinguer les partisans des supporters selon l’importance qu’ils accordent au tournoi. »

Gjertsen a joué régulièrement au cours du parcours féérique de l’Impact jusqu’aux quarts de finale de la Ligue des champions et est demeuré un cadre de l’équipe jusqu’à son départ pour les San Jose Earthquakes au début de 2010. Mais deux chirurgies au genou subies après la saison 2011 lui ont fait rater toute la saison suivante, après laquelle les Quakes ont renoncé à l’option dans son contrat.

Originaire de l’État de Washington, Gjertsen est de retour au bercail depuis l’automne dernier. Il est en santé depuis six mois, ce qui lui a valu une invitation de Darren Sawatzky, entraîneur-chef des U23 des Seattle Sounders, pour y jouer quelques matchs malgré ses 32 ans.

Gjertsen n’a pas eu de contact avec l’équipe première des Sounders, mais a reçu une offre de Suède qu’il a refusée; il ne sait pas s’il peut encore jouer à ce niveau.

Mais il sait une chose : il suivra attentivement le match de samedi.

« Ces matchs étaient tellement amusants, affirme Gjertsen. Je ne sais pas comment je pourrais l’expliquer. »

Le fait qu’un doigt d’honneur devienne un bon souvenir suffit amplement.

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